« Dans la gestion d'une cyberattaque, votre pire ennemi, c'est vous-même » – Usbek & Rica

Ancien négociateur de crise au sein du GIGN, David Corona fut aux premières loges lors de la prise d’otage de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële dans la foulée de l’attentat contre Charlie Hebdo, ou encore lors des attaques du 23 mars 2018 de Trèbes et de Carcassonne. Il a aussi participé à des dizaines de go fast et géré des cyberattaques critiques. Formé à l’hypnose et à de nombreuses autres techniques, il officie désormais auprès de champions sportifs et des dirigeants. Dans Négocier (Grasset, 2022), il se raconte et dessine les contours de cet art où la force est rarement bonne conseillère.
 
Usbek & Rica – La première partie de votre livre raconte un mode de sélection, celui du GIGN, à la limite des capacités physiques des êtres humains : nage en eau glacée, course d’orientation de nuit avec des tireurs embusqués, kidnapping et séances de torture… Mais, à la fin de votre essai, vous écrivez qu’en 40 ans d’existence, un seul membre du GIGN a été tué en mission contre « une dizaine » à l’entraînement. Pour les profanes, c’est un ratio qui peut laisser perplexe…
David Corona  – En fait, pour en arriver à un tel niveau d’expertise, on ne peut pas s’entraîner à blanc. C’est comme pour les sportifs qui s’entraînent plus dur encore qu’en compétition, sinon on n’y arrive pas. Quand vous faites du tir en tant que civil, tout est sécurisé à 20 mètres et il est impensable que vous soyez à proximité d’une balle. Au GIGN, au tir à 50 mètres, vous rechargez à moins d’un mètre de la cible où votre collègue tire avec de vraies balles car si vous ne pouvez pas vivre avec cette tension, vous ne pourrez aller en mission. Il y a beaucoup moins de missions réelles que de séances d’entraînement et il est logique qu’il y ait plus de morts au vu du volume. On fait des centaines de sauts en parachute, à l’entraînement, par exemple. Je comprends que, pour les profanes, on trouve normal de mourir en mission car cela « vaudrait le coup », plus qu’à l’entraînement. Pour autant, si les membres du GIGN s’entraînaient moins rudement et intensément, le ratio de morts en mission et à l’entraînement s’inverserait et, de plus, cela mettrait les civils en péril.
Lorsque vous narrez votre gestion d’une cyberattaque, on sent à la fois plus de sérénité qu’à l’accoutumée car il n’y a pas d’armes en jeu et en même temps, plus de stress puisque vous ne maîtrisez pas, techniquement, tous les contours de la situation. Quel regard portez-vous sur votre propre action face à la cybercriminalité ? 
La technique rend les choses différentes, certes, mais il reste de toute façon de l’humain derrière les mails envoyés. La cyberattaque, c’est vraiment la négociation froide par excellence. Vous êtes dans un exercice de pression contre pression qu’on ne subit jamais en face à face. Dès lors, votre pire ennemi, c’est vous-même. Et, à la différence des prises d’otage, les victimes potentielles sont des chefs d’entreprises qui gèrent des groupes impliquant des centaines de personnes.
Dans l’épisode de cyberattaque que j’évoque dans mon livre, l’attaque est relativement confortable, car elle correspond à nos règles. Bien sûr, j’ai dû passer quelques nuits blanches à comprendre ce qui se tramait techniquement. En outre, impossible de savoir si le pirate était un gamin de 16 ans dans une cave en Russie ou un cadre supérieur de 40 ans aux USA. Mais tout s’est finalement bien passé : nous n’avons versé aucune somme d’argent  aux hackers et toutes les données de l’entreprise en question ont été restaurées. Un assaut de Marignane 2.0, en quelque sorte. Aujourd’hui, je ne promets pas cela aux chefs d’entreprises avec lesquels je travaille. Il y a des enjeux d’assurance, de défense, de maintien de l’entreprise et je ne peux garantir la facilité du process… C’est d’autant plus vrai que le nombre de cyberattaques explose : le bénéfice-risque est amplement supérieur au braquage de bijouterie et cela ne va pas s’inverser d’ici demain.
Votre livre raconte beaucoup de terrain, de situations de négociation en présentiel. Est-ce plus dur de négocier en distanciel ?
En réalité, 80 % des négociations au sein du GIGN se font en non-présentiel.
Nous sommes toujours derrière un mur ou un bouclier ; il n’y a qu’en prison que nous sommes en face à face. En distanciel, vous perdez votre capacité d’influence, votre capacité à paraître sympathique, à incarner celui qui va amener une solution. En contrepartie, vous êtes protégé, moins facilement déstabilisé et vous avez plus de temps pour réfléchir. Certains préfèrent le live, d’autres le distanciel. À titre personnel, avant, j’aimais les négociations chaudes pour l’adrénaline, désormais j’ai plus d’appétence pour la stratégie. 
Vous qui vous formez à de nombreuses techniques psychiques – dont l’hypnose – pour vous améliorer dans la pratique de la négociation, vous ne citez jamais dans votre essai l’apport que représentent potentiellement les nouvelles technologies. Vous ne faites pas partie de ceux qui sont convaincus qu’une IA peut nous aider dans la conduite d’une négociation ?
Nous avons déjà des logiciels pour analyser la voix des gens et retranscrire leurs émotions réelles. Je veux bien m’en servir, mais je ne suis pas sûr que cela remplace l’humain. Le GIGN n’a jamais eu de frein sur la technologie. 
Pour le tir, il y a l’assistance laser, mais c’est l’homme qui appuie sur la gâchette en dernier ressort. Et l’humain est non remplaçable pour la négociation car la machine n’a pas la capacité de juger des tensions extrêmes. De mon côté, j’utilise l’approche systémique, qui est un dérivé de la cybernétique. Mais, aujourd’hui, lorsque vous êtes face à un humain en détresse et que la machine émet ce type de consigne : « dites ces mots, c’est ce que la personne veut entendre », l’impact, dans tous les cas, ne sera pas le même si ces mots sont prononcés par la machine ou par l’humain. Peut-être que, dans 20 ans, une machine analysera la voix, le profil de l’individu et vous fera de l’appui à la décision en vous offrant des scenarii de sortie. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
On entend tout et son contraire depuis trois mois au sujet de Vladimir Poutine. Il ne faudrait pas négocier avec lui car « on ne négocie pas avec Hitler ou Staline » ou, au contraire, tenter essayer de lui parle jusqu’au bout. En tant qu’expert en négociation de crise, quelle est votre opinion sur le sujet ?
Je continuerais quoi qu’il arrive de garder un fil de contact, de négociation, comme le veut la maxime « sois proche de tes amis, encore plus proche de tes ennemis ». Il faut pouvoir connaître son profil psychologique – voire psychopathologique – car en l’espèce, nous sommes confrontés à un langage du corps et à d’autres signes qui tendent à démontrer que nous sommes face à une personnalité extrême. Mais il faut d’abord pouvoir parler pour deviner ce qui sera potentiellement problématique ou pour entrevoir un potentiel dénouement de crise. 

source

https://2macp.fr/gestion-de-la-negociation/

A propos de l'auteur

Avatar de Backlink pro
Backlink pro

Ajouter un commentaire

Backlink pro

Avatar de Backlink pro

Prenez contact avec nous

Les backlinks sont des liens d'autres sites web vers votre site web. Ils aident les internautes à trouver votre site et leur permettent de trouver plus facilement les informations qu'ils recherchent. Plus votre site Web possède de liens retour, plus les internautes sont susceptibles de le visiter.

Contact

Carte pour 12 rue lakanal 75015 PARIS FRANCE
fr_FRFrench