Lola : sur les traces de sa meurtrière, d'Alger à Paris – Paris Match

Arrivée en France en 2016, titulaire d’un CAP de restauration, la meurtrière présumée de Lola se serait marginalisée, il y a deux ans, à la mort de sa mère. Dahbia B semblerait avoir agi sans mobile apparent. L’expertise de sa santé mentale est au cœur de l’instruction. Nous avons reconstitué le fil de son histoire et de sa personnalité troublée.
« T’inkiet, je vais me débrouiller, ça va bien se passer, je m’en sortirais. [sic] » Trois jours avant le meurtre glaçant de Lola, Dahbia envoie ce message à Mohamed, un des rares amis d’enfance, resté à Alger, avec qui elle a gardé le contact. Ils allaient à l’école primaire Mahmoud Imaache, située en face du domicile de Dahbia. « Depuis quelques semaines, je sentais qu’elle était mal en point, nous confie Mohamed. Elle me disait qu’elle dormait ici et là, qu’elle avait du mal à trouver du boulot dans la restauration et qu’elle avait l’intention de changer de religion. Elle fréquentait les milieux évangéliques. »

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En Algérie, tout le monde la surnommait « Dina », de l’hébreux « Dayyanah » qui signifie littéralement « celle pour laquelle justice a été faite ». On l’appelle ainsi car Dahbia était une enfant indépendante, au caractère affirmé, parfois entêtée et colérique. Fatima, une des administratrices de l’école également fréquentée par Nabiha et Friha, l’aînée et la cadette de Dahbia, se rappelle d’elle quand elle venait jouer dans la cour de récréation, laissée ouverte le week-end pour les enfants du quartier. « Dina partageait toujours son goûter avec ses camarades qui n’en avaient pas. Elle avait un côté espiègle mais une grande gentillesse, et toujours très bien apprêtée. » 

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Maquillée à l’extrême pour cacher son acné, ongles peints : les vidéos de Dahbia sur son compte TikTok rappellent celles des vedettes blogueuses de la télé-réalité. Sur sa page de garde : un tigre, un drapeau noir, une tête de mort et le sigle DZ, référence à El-Djazair, le nom arabe de l’Algérie. Dahbia écoute du raï, de la pop, du rap, et regarde régulièrement le site Hamza-actu faits divers. Elle suit surtout les comptes d’influenceuses mode-beauté, de footballeurs, d’acteurs et de rappeurs.

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Anniversaires, balades dans Paris, Dahbia se filme toujours joyeuse, habillée classe. Elle dissimule ses problèmes comme sa peau. « Dieu est grand, tout va bien. Tant qu’on respire, tout va bien », répète-t-elle à ses proches. Jamais un mot sur son obligation de quitter le territoire français pour l’Algérie, où elle n’a plus vraiment de racines. 
Son grand-père maternel, Salhane Benabbas, 80 ans, a rompu les liens. Il reproche à Nabila, la mère de Dahbia, d’avoir divorcé en 2015, à Alger, d’un mari qu’elle aimait, Foudil, le père de ses filles, dans le seul but de pouvoir se remarier en Europe, idéalement en France, afin d’en obtenir la nationalité. Le grand-père a trouvé cet arrangement immoral.

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Ancien ouvrier chez Renault dans les années 1970, il est revenu à Alger acheter à bas prix, grâce à un petit héritage, un immeuble récupéré après l’indépendance, La Marocaine, situé dans une rue du quartier de Laâkiba, « Douce pente », à deux pas de la grotte où Cervantes se cacha en 1575 pour écrire « Don Quichotte ». Le grand-père gère aussi un hammam et une boulangerie, installés en bas de l’immeuble où logent de très nombreux héritiers de la famille. À regarder la façade délabrée et l’intérieur vieillot, on devine qu’ils sont sans grands moyens. 
À son mariage, la mère de Dahbia s’était installée dans sa belle-famille, à quelques numéros de la même rue. Un logement étriqué, trois pièces où s’entassent déjà sa belle-mère et deux des filles de celle-ci, les sœurs de son mari, elles-mêmes mariées avec enfants. C’est là que vont naître les trois filles de Foudil et Nabila ; tous partagent la même pièce. 
« C’était si petit que Foudil a bricolé des toilettes indépendantes sur le balcon », se rappelle une des deux tantes de Dahbia. En 2013, Foudil s’expatrie en Italie et trouve du travail dans des restaurants pendant que Nabila, demeurée à Alger, gère un petit café en face de chez elle. Ici, une femme peut difficilement se tenir derrière un comptoir ; alors, elle engage un barman.
Deux ans plus tard, Foudil revient à Alger. Son aventure italienne a tourné court. Cette fois, il est engagé comme chauffeur de bus par l’Entreprise de transports urbains et suburbains de la capitale. C’est l’année du faux divorce. Puis la mère de Dahbia s’exile à son tour. Elle se rend d’abord en Italie, d’où elle gagne la France. Mariage blanc. Munie d’un titre de séjour, elle peut enfin faire venir ses trois filles. Nabiha, Dahbia et Friha atterrissent à Paris avec un visa touristique en 2016. « Elles ont brûlé leur visa », dit le grand-père maternel, pour signifier qu’elles ne vont jamais revenir « au pays ». Dahbia a 20 ans, en 2018, quand son père est emporté par un cancer. Sa mère quitte Paris pour dire un dernier adieu à son mari. Il meurt le jour de son arrivée, comme s’il l’avait attendue pour décéder en paix. 
Plus rien, désormais, ne relie Dahbia à l’Algérie : la famille paternelle, à son tour, a coupé les liens. « Elles avaient pris leur envol », glisse une de ses tantes, comme pour se dédouaner. C’est cette année-là que Dahbia se dit victime de violences de la part d’un petit ami. « J’ai été violée », affirmera-t-elle en garde à vue. 
En France, la mère vit un temps dans un hôtel modeste de Bry-sur-Marne (Val-de-Marne). En échange du logement, elle aide un peu le propriétaire de l’établissement. « Cette femme volontaire éduquait admirablement ses filles, nous dit-il. Elle était prête à tout pour assurer leur futur. Dahbia était inscrite au lycée de Champigny-sur-Marne, sa mère se désespérait de ses absences répétées. » Mère et filles s’installent bientôt dans un nouvel appartement, en face de la gare de Bry. Dahbia a réussi son CAP restauration ; une de ses sœurs a épousé un chef pâtissier français, dont elle divorcera. Puis, en 2020, nouveau drame : la mère se découvre atteinte d’un cancer de l’utérus. Elle décède à son tour à l’hôpital Paul-d’Égine, à Champigny. « Elle est morte dans mes bras », dira Dahbia aux enquêteurs. 
Les trois sœurs sont désormais livrées à elles-mêmes. « Dhabia avait du mal à s’insérer », déclarera Friha aux policiers. Le décès de sa mère, deux ans après celui de son père, est une épreuve qu’elle surmonte moins bien que ses sœurs. Les voisins entendent fréquemment des éclats de voix. « Dahbia cherchait la bagarre », témoigne l’un d’eux. Au point qu’il doit, à plusieurs reprises, faire appel à la police municipale. « Les bagarres éclataient pour des broutilles, par exemple un produit à maquillage qui avait disparu. Elle tirait violemment les cheveux de ses sœurs. »
La nuit, Dahbia fait des cauchemars. Elle se réveille en hurlant : « Vite ! Levez-vous, les parents nous attendent. » Ses sœurs la rassurent, mais les cauchemars reviennent. Puis ce sont des visions éveillées : d’un coup, la mère lui parle… Un de ses amis est troublé à certains moments par son regard absent, comme lointain, hypnotisé. « Je parle entre moi et moi », lui répond Dahbia lorsqu’il veut la faire redescendre sur terre. 
Les experts psychologues et psychiatres chercheront sans doute à expliquer par une personnalité perverse, ou par un basculement dans la schizophrénie, ce déclic et la facilité inouïe du passage à l’acte, morcelant le corps de Lola à l’image de ses propres fêlures. Ils s’interrogeront sur ce périple insensé entre le XIXe arrondissement parisien, Asnières-sur-Seine et Bois-Colombes, en jupe et claquettes, traînant derrière elle cette malle à peine fermée, dont seul le poids semble la contrarier. Dans le premier VTC, détendue, elle se change. Dans le second, elle demande des bonbons puis confie, joyeuse, qu’elle travaille pour Uber Eats alors qu’elle ramène le corps de Lola afin de le déposer dans le jardinet de son immeuble. « Viens m’aider, putain de ta race ! » hurle-t-elle à sa sœur Friha en quittant le véhicule. 
C’est insupportable et inimaginable, je n’y arrive pas
Jugée apte à être confrontée aux magistrats, incarcérée, elle tient sur les faits des propos incompréhensibles : « Ça ne me fait ni chaud ni froid. J’ai raconté un rêve et non la réalité. Je me suis battue contre un fantôme, c’est impossible que je tue un enfant. » Du diagnostic des experts dépendra qu’elle soit reconnue responsable ou non de ses actes.
À Alger, la famille de Dahbia a appris l’horreur par les médias. « C’est insupportable et inimaginable, je n’y arrive pas, lâche le grand-père maternel. A-t-elle pris un mauvais chemin dans l’alcool, la drogue ? » Et Mohamed, l’ami d’enfance, pense au bazooka, cette drogue sévère, pire que le crack, qui semble ravager Alger et provoquer des meurtres sans raison. Récemment, après avoir tué sa mère, un jeune homme se demandait encore pourquoi elle n’était plus là. 
Enquête Gaëlle Legenne, Éric Hadj, Djaffer Ait Aoudia et, à Alger, Ali Boukhlef

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