Reprendre le contrôle de l'anorexie – Les nouvelles les plus importantes de la journée

La jeune femme est membre de l’équipe d’athlétisme de l’Université de Windsor, où elle étudie également la kinésiologie. Sa discipline : le saut en hauteur. Cependant, son trouble alimentaire l’a amenée à restreindre sévèrement son alimentation, tout en s’entraînant de manière excessive, jusqu’à quatre heures par jour, sept jours sur sept. Un rythme que son corps ne pouvait plus soutenir.
 » J’avais froid tout le temps. Je me faisais constamment du mal. J’ai eu une fracture de stress au fémur parce que j’ai trop couru. Cela a commencé à affecter mes globules blancs, mes reins et mon foie. »
Madelyn Eybergen a subi plusieurs séquelles physiques dues à l’anorexie.
Photo : Madelyn Eyebergen
Ces dernières années, le jeune athlète a été hospitalisé à plusieurs reprises. Elle a également suivi une psychothérapie et s’est vu prescrire des médicaments pour traiter ses symptômes d’anxiété et de dépression. Cependant, cela n’a jamais résolu la racine du problème.
Quand on me donne des outils en thérapie pour essayer de réduire mon anxiété, ça ne marche pas, dit-elle. La seule chose qui aide à le réduire est de faire mon comportement habituel. Les médicaments contre l’anxiété et la dépression m’ont aidé à améliorer mon humeur, mais ils ne modifient pas mon comportement. Je reste motivé pour continuer à faire ce que je fais, simplement en étant de meilleure humeur.
Ceci illustre les limites des traitements usuels des troubles du comportement alimentaire. Nous n’avons pas de médicaments qui traitent directement les symptômes des troubles de l’alimentation, comme la dépression.dit la psychiatre torontoise Leora Pinhas, qui suit Madelyn Eybergen depuis deux ans.
 » L’anorexie a l’un des taux de mortalité les plus élevés en santé mentale, à côté des troubles liés à la toxicomanie. Parmi ceux qui ne guérissent pas, un sur dix mourra. »
La psychiatre Leora Pinhas est spécialisée dans le traitement des troubles alimentaires.
Photo : Radio Canada
Madelyn Eybergen est bien consciente de l’impact que son trouble de l’alimentation a eu sur sa vie. Elle veut s’en sortir, mais la seule volonté ne suffit pas. Mes pensées et mes émotions sont toujours en conflit, explique-t-elle. Depuis quelques années, je veux aller mieux, je veux être en bonne santé. Mais mon trouble de l’alimentation fonctionne dans le sens opposé.
Derrière les troubles alimentaires se cachent des habitudes très tenaces, comme l’explique le Dr Pinhas. Il y a une partie de notre cerveau qui a une sorte de pilote automatique, et chez certaines personnes, le pilote automatique peut se bloquer. Ainsi, lorsqu’ils essaient de changer quelque chose, ils sont submergés d’anxiété. Vous pouvez avoir une discussion avec un patient. Il peut comprendre pourquoi il a besoin de prendre du poids et de manger. Il est très raisonnable. Mais deux heures plus tard, il peut être devant de la nourriture et être submergé par l’anxiété de changer sa routine.
Le chercheur en neurosciences Salah El Mestikawy, de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas de Montréal, s’est intéressé à ce pilote automatique en étudiant le cerveau de souris génétiquement modifiées. Ces souris ont une prédisposition à développer des comportements compulsifs. Ils manquent de souplesse, ils sont un peu psycho-rigides, dit-il. Quand ils apprendront à faire quelque chose, si on change les consignes, ils auront du mal à faire autre chose.
Le neuroscientifique Salah El Mestikawy s’est intéressé à la cause des troubles alimentaires.
Photo : Radio Canada
 » Il existe des points communs entre lesdépendancel’anorexie, la boulimie et les troubles obsessionnels compulsifs, où il y a cette dimension de faire et refaire une action malgré les conséquences négatives. »
Les souris qu’il étudie ont été conditionnées à développer une forme d’anorexie. En les privant progressivement de nourriture pendant la journée, la chercheuse les amène à préférer courir dans leur cage plutôt que de manger. Lorsque de la nourriture leur est à nouveau offerte, certains continuent à courir de manière compulsive et mangent à peine. Lorsqu’ils perdent plus de 25 % de leur poids de base, ils sont considérés comme anorexiques.
Le chercheur a étudié des souris conditionnées pour devenir anorexiques.
Photo : Radio Canada
Salah El Mestikawy s’est concentré sur les zones du cerveau responsables de notre comportement. Il a étudié le striatum, qui comprend le noyau accumbens – une partie du centre de récompense – le noyau caudé – qui dirige les comportements orientés vers un but – et le putamen, qui est responsable de la formation des habitudes.
Le striatum est composé principalement du noyau caudé, du noyau accumbens et du putamen.
Photo : Radio-Canada / Maxime Lech
Le noyau accumbens et le noyau caudé sont impliqués dans l’apprentissage de nouvelles actions, comme conduire une voiture. Le putamen, en revanche, permet de transformer cet apprentissage en habitude. Il faut savoir que c’est un mode qui nous rend très efficace, un mode super importantexplique le chercheur.
Chaque sous-région a un frein et un accélérateur, quelque chose qui vous dira : « Il y a un billet de 100 $, va le chercher » ; ou quelque chose qui vous dira : « Non, il y a un poison venimeux là-bas, un serpent venimeux, n’y allez pas » ; ou : « Si tu manges ça, tu vas mourir ». Quelque chose qui vous fera faire l’action ou vous en empêchera, il explique. La dopamine est le neurotransmetteur qui contrôle ce mécanisme. La dopamine, quand elle arrivera dans ces structures, ça va appuyer sur l’accélérateur et ça va bloquer le frein, le frein ne marche plus.
Ainsi, lorsque le taux de dopamine dans le putamen est plus élevé que dans le noyau accumbens et le noyau caudé, les comportements automatiques prennent le relais. C’est ainsi que se manifestent des troubles comme l’anorexie, qui deviennent difficiles à contrôler.
Pour rétablir l’équilibre, Salah El Mestikawy a identifié un autre neurotransmetteur, l’acétylcholine, qui a pour effet d’augmenter le niveau de dopamine dans le noyau accumbens et dans le noyau caudé, mais sans affecter le putamen. Cela permettra une reprise de contrôle, puisque les deux autres régions deviendront plus puissantes qu’elles ne l’étaient auparavant.il explique.
Élever l’acétylcholine dans le cerveau, cependant, n’était pas une tâche facile. Pour y parvenir, le chercheur de l’Institut Douglas a utilisé un médicament utilisé pour traiter certains problèmes cognitifs de la maladie d’Alzheimer, le donépézil.
Dans le cerveau, une enzyme appelée acétylcholinestérase décompose l’acétylcholine. C’est comme un Pac-Man qui coupe l’acétylcholine en deux morceaux et l’inactive ce faisant, explique le professeur El Mestikawy. Et ce que fait le donépézil, c’est qu’il pénètre dans le site actif de cette enzyme, et il va le bloquer. En faisant cela, il empêchera la dégradation de l’acétylcholine, et donc il prolongera l’action. Il augmentera les niveaux d’acétylcholine à l’extérieur des neurones.
En augmentant le niveau d’acétylcholine, cela augmente la dopamine dans le noyau accumbens et dans le noyau caudé, et réduit l’influence des comportements automatiques.
Salah El Mestikawy et sa collègue Erika Vigneault étudient les neurotransmetteurs dans le cerveau de la souris.
Photo : Radio Canada
Le neuroscientifique a obtenu de bons résultats en donnant en laboratoire du donépézil à ses souris anorexiques : leur poids est redevenu normal. Mais qu’en est-il des humains ? Pour le savoir, il s’est tourné vers le Dr Leora Pinhas, qui a accepté de l’essayer avec certains de ses patients. Par précaution, le psychiatre l’a prescrit à des doses bien inférieures à ce qui est habituellement utilisé pour le traitement de la maladie d’Alzheimer.
 » J’avais dit à Leora que je pensais que le donépézil agirait relativement rapidement sur la composante flexibilité et compulsivité. Et c’est exactement ce qu’elle m’a décrit. C’est incroyable car, même à des doses extrêmement faibles, les effets anticompulsifs sont ultra-rapides. »
Je pense avoir remarqué la différence en un mois, parfois moins. C’est incroyableconfirme le Dr Pinhas, qui l’a essayé jusqu’à présent chez une demi-douzaine de ses patients.
Madelyn Eyebergen est l’une d’entre elles. C’était une patiente qui avait tout essayé et qui était vraiment coincée dans une condition qui affectait sa vie, note la psychiatre. Pendant deux ans, nous avons essayé de lui faire réduire son temps d’entraînement de 5 ou 10 minutes par jour, et nous n’y sommes pas parvenus. Quelques semaines après avoir commencé le médicament, elle a réussi à augmenter la variété de ce qu’elle mangeait et elle a pu réduire de moitié son temps d’entraînement.
La jeune femme confirme que le donépézil l’a aidée à reprendre le contrôle de son comportement, là où les précédents traitements avaient échoué. Avant, j’avais pour objectif de prendre soin de ma santé, mais je ne me sentais pas capable de faire ces changements.elle dit.
 » Avec les médicaments, cela m’aide à surmonter l’anxiété que j’ai ressentie en essayant d’apporter ces changements. »
Madelyn Eybergen a pu reprendre le saut en hauteur après avoir suivi un traitement.
Photo : Madelyn Eyebergen
Cependant, le donépézil présente des inconvénients : il augmente significativement la tension artérielle, ce qui peut être dangereux pour les patients dont la santé physique est déjà fragile. Pour traiter les patients anorexiques, le médecin et le chercheur ont convenu de le prescrire au dixième de la dose habituelle, ce qui nécessitait une préparation particulière.
Pour contourner ce problème, Salah El Mestikawy travaille actuellement au développement d’une nouvelle molécule qui aura le même effet que le donépézil sur le cerveau, mais sans ses effets secondaires. En attendant que ce médicament soit prêt, le donépézil reste une solution temporaire, que le chercheur souhaite désormais tester sur des cohortes plus importantes de patients.
Quant à Madelyn Eybergen, le traitement lui a permis de reprendre une vie normale. J’ai pu guérir des blessures que j’avais l’année dernière, dit-elle. Je n’ai plus mal nulle part. J’ai plus d’énergie et je n’ai pas froid tout le temps. Surtout, elle a pu reprendre la pratique de son sport favori. Je vais beaucoup mieux, je cours plus vite, je suis beaucoup plus fort et j’espère pouvoir concourir cette année.dit-elle avec espoir.
Le reportage de Bouchra Ouatik et Sylvain Caron est diffusé à l’émission Découverte Les dimanches à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.
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