"Le Luxembourg n'est plus le même en termes de mobilité!" – Gouvernement Luxembourgeois

Interview: Mobility Life (Alain Rousseau)
Mobility Life: Vous entamez votre dixième et dernière année en tant que ministre de la Mobilité et des Travaux publics – vous avez en effet déjà annoncé que vous ne seriez plus candidat à un poste gouvernemental à l’issue des législatives de 2023. Quel bilan tirez-vous de cette période?
François Bausch: Cela a été une chance inouïe de pouvoir occuper ce poste pendant dix ans. C’est un ministère complexe, avec des grands projets d’infrastructures qui nécessitent évidemment beaucoup de temps pour les mettre en place. Bon nombre de ministres ayant ces deux départements dans leurs attributions arrivent à déclencher des projets et à les faire voter, mais n’ont plus la chance de pouvoir les accompagner dans leur exécution. J’ai eu cette chance et ne peux qu’en remercier les électeurs et électrices de me l’avoir donnée. Au cours de ces neuf dernières années, je pense avoir démontré que si l’on a le courage politique de faire bouger les choses, ça peut aller très vite. Quand vous regardez le Luxembourg d’aujourd’hui, vous voyez de suite qu’il y a eu beaucoup de changements au niveau des transports – des transports en commun tout particulièrement. C’est la chose la plus positive et je m’en réjouis.
Mobility Life: Avez-vous aussi des regrets?
François Bausch: Il faudrait qu’on arrive à aller encore plus vite dans la mise en oeuvre des projets. Nous avons un bon rythme de croisière actuellement, mais beaucoup de dossiers restent bloqués – je pense notamment aux emprises. Il y a encore trop d’égoïsme: on ne regarde que son propre bout de terrain au lieu de considérer le chantier dans son ensemble, surtout lorsqu’il s’agit d’un grand projet d’infrastructures. Cela entraîne des retards. Un deuxième point est celui des procédures: à mon avis, elles sont encore trop complexes et trop longues.
Mobility Life: Pourtant votre gouvernement s’était engagé à les accélérer…
François Bausch: Nous avons réussi à améliorer certains points… mais je ne voudrais pas qu’on change les procédures dans un sens où l’on ne respecterait plus certaines aspirations, par exemple dans le domaine de l’environnement. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut impérativement sauvegarder la biodiversité. Entre les différentes administrations – et notamment celles qui concernent la mobilité et l’environnement – il y a encore des choses à améliorer pour que tout le monde ait systématiquement cette “bigger picture” (vue d’ensemble- ndlr.) à l’esprit. Je dis toujours que pour sauver la biodiversité, il faut parfois faire des petits sacrifices à certains endroits pour sauvegarder le tout. Il faut éviter de se bloquer mutuellement. La collaboration transversale fonctionne beaucoup mieux aujourd’hui, mais on peut encore faire mieux!
Mobility Life: Nous nous trouvons en pleine crise géopolitique, économique et énergétique. Va-t-elle aussi avoir un impact sur nos habitudes de mobilité?

François Bausch: Oui. Certains effets induits par la crise en Ukraine nous démontrent aujourd’hui que notre modèle de mobilité doit fondamentalement changer. J’ai toujours dit que je ne menais pas de politique “contre la voiture” ou en faveur d’un mode de transport en particulier; mon objectif a toujours été de changer notre système de mobilité. Il y a deux choses importantes: la décarbonation, bien entendu, mais pas seulement en remplaçant un moteur thermique par un moteur électrique. Il faut aussi utiliser nos modes de transport différemment, dans le cadre d’un système de mobilité multimodal. Aujourd’hui, avec la digitalisation, l’intelligence artificielle, il y a d’énormes opportunités pour arriver à mettre en place un système dans lequel chaque mode de transport trouve sa place et soit utilisé de la manière la plus efficace possible.
Mobility Life: Ne craignez-vous pas que cette crise ne retarde certains projets ou investissements qui doivent nous aider à réduire nos émissions de CO2? Je pense notamment à l’achat de véhicules neufs plus “propres”…
François Bausch: Évidemment, lorsqu’on traverse une crise économique et que les moyens financiers dont on dispose sont moins importants, des choix s’imposent. Mais il ne faut certainement pas les faire au détriment du changement de notre système de mobilité I Ce serait une grave erreur: on ne peut pas se le permettre face au changement climatique, mais aussi pour des raisons économiques. Le système actuel est arrivé à ses limites. Les embouteillages entraînent des retards qui impactent aussi notre économie et il faut préserver notre mobilité. À côté du logement, ce sont les deux grands champs d’investissement qu’il faut sauvegarder, où l’on ne peut pas se permettre qu’il y ait des coupes au niveau budgétaire.
Mobility Life: Cela vaut-il aussi pour les systèmes de primes et les incitations à l’achat?
François Bausch: Il faudra à un certain moment repenser les subventions, réduire encore davantage celles qui ne sont pas soutenables d’un point de vue environnemental. C’est la raison pour laquelle nous changerons notamment le système qui s’applique aux voitures de fonction. À partir du let janvier 2024, il n’y aura d’avantage fiscal que si le véhicule est à zéro émission. Il faudra aussi discuter sur le matériel roulant des entreprises. D’autres réformes doivent venir, notre but étant que l’État subventionne uniquement les modes de mobilité qui aident vraiment à réduire notre empreinte carbone.
Mobility Life: Ces derniers mois, vous vous êtes rendu dans dix communes de notre pays pour présenter votre Plan national de mobilité 2035. L’idée maîtresse dudit PNM est de savoir ce qu’il convient, de faire – à cet horizon 2035 – pour pouvoir gérer 40% de déplacements supplémentaires par rapport à 2017. Quelles ont été les principales réactions, questions et interrogations tant des responsables communaux que du grand public?
François Bausch: C’était très intéressant. J’avais déjà fait le même exercice en 2017 pour présenter le MODU 2.0 (stratégie pour une mobilité durable – ndlr). À l’époque, le débat était nettement plus controversé parce qu’on venait “bousculer” le monde, les comportements et habitudes…
Mobility Life: Vous faites certainement référence à la fameuse approche multimodale…
François Bausch: Tout à fait. Les gens se sont posé énormément de questions.,. ils étaient clairement fixés sur “l’ancien” modèle I Depuis, je constate un profond changement de mentalité. Ce qui est en train de se passer est phénoménal. Cela prouve aussi que nous avons réussi notre challenge avec tout ce qu’on a fait au cours des cinq dernières années.
Maintenant, la question n’est plus de savoir s’il faut changer le système, mais pourquoi cela ne va pas plus vite t Les gens veulent qu’on accélère!
Mobility Life: Aller plus vite dans quel domaine plus particulièrement?
François Bausch: Les infrastructures. Pourquoi ma ligne de train n’est-elle pas encore modernisée à 100% aujourd’hui? Ne peut-on pas raccourcir les délais? Pourquoi les routes ne sont-elles pas déjà multimodales, avec davantage de place pour les vélos? La renaissance du vélo en tant que mode de transport est incroyable: aujourd’hui, lors de mes réunions publiques, on me réclame des infrastructures pour les bicyclettes; il y a cinq ans, c’était plutôt: “vous allez construire une piste cyclable mais vous allez prendre de l’espace à la voiture!” Le débat a fondamentalement changé et cela me fait très plaisir. Cela montre aussi que les gens, quand ils voient qu’on a une vision et que le modèle que vous voulez mettre en place est clair, comprennent qu’à terme, tout le monde sera gagnant – peu importe que je me déplace en voiture ou à vélo. Il faut garder cette dynamique et c’est la raison pour laquelle je dis que le PNM 2035 est une feuille de route qu’il faudra éventuellement adapter tous les cinq ans, mais sans changer de direction. Si nous arrivons à construire et à mettre en place tout ce qui est décrit dans ce plan, le visage du Luxembourg changera fondamentalement.
Mobility Life: À propos des transports en public et du vélo: en lisant le courrier des, lecteurs dans nos principaux quotidiens, on constate que les gens se plaignent souvent d’un manque de connexions efficaces ou du fait que certaines pistes cyclables ne sont pas suffisamment sécurisées. Que leur répondez-vous?
François Bausch: Je leur dis que je les comprends et que leurs critiques sont parfaitement justifiées I Nous sommes dans un processus de “work in progress”. Beaucoup de choses sont actuellement mises en place, en planification ou en construction. Notre réseau de pistes cyclables s’étend déjà sur plus de 600 kilomètres et devrait être porté à 950 km au plus tard en 2035. Nous pensons même y arriver plus tôt. Au niveau du rail, tous les chantiers – que ce soit le dédoublement de l’axe Bettembourg ou encore la transformation de la gare de Luxembourg – devraient être réalisés dans les délais prévus – même s’il peut y avoir un peu de retard à cause du Covid ou des problèmes que nous connaissons au niveau de l’économie en général. Les chantiers sont très bien gérés, surtout si l’on considère la complexité des travaux. Le pont “saut de mouton” au-dessus de l’autoroute A3 sera mis en place cet automne. Le plus grand saut qualitatif, nous le ferons entre 2025 et 2028: les grands projets seront-alors terminés. Au niveau du tram, la ligne de 16,4 kilomètres entre l’aéroport à la Cloche d’Or sera achevée à l’automne 2024. L’an prochain, les premières rames commandées par les CFL seront livrées – une commande de 500 millions d’euros. Toujours dans le domaine du rail, nous avons déposé une loi de financement qui prévoit une augmentation de 4 à 5% des moyens financiers chaque année, jusqu’en 2038. Tous les projets avancent bien. Même le chantier sur l’autoroute en direction de la frontière française ne cause pas trop, de problèmes alors qu’il se déroule en pleine circulation!
Mobility Life: Les gens se plaignent que le Luxembourg est tout le temps en chantier…
François Bausch: Ça ira de mieux en mieux d’année en année. Et à partir de 2027-2028, tout le monde va se dire: waouh, on a réussi 1 Pour changer, il faut des chantiers. Ça ne va jamais assez vite, même pour le ministre, surtout quand il est très impatient de mettre les choses en place! Je me console en comparant avec ce qui se passe à l’étranger… Regardez les débats qu’on a actuellement en Allemagne, en Belgique et en France au niveau de la mobilité… Ce n’est pas pour rien que le Luxembourg est actuellement considéré comme un “modèle”!
Mobility Life: Vous avez évoqué dernièrement un projet concernant les taxis, avec la mise en place d’une sorte d'”Uber” luxembourgeois. Où en est ce dossier?
François Bausch: Il y a huit ans, j’ai rappelé aux représentants du secteur des taxis ce que disait un certain Mikhail Gorbatchev “celui qui vient trop tard sera puni par la vie”. Je leur ai dit qu’ils devaient changer. Nous avons alors mis en place une première réforme, mais le secteur n’a pas, à mon avis, évolué ni dans la direction ni avec la vitesse que j’avais souhaitée. Le Luxembourg ne pouvant pas se permettre de rester à l’arrêt, j’ai donc décidé de bousculer les choses encore une fois. Nous avons eu de très bonnes discussions récemment et avons fait faire une étude qui a démontré clairement où se situent les problèmes. La digitalisation est une chance énorme pour ce secteur mais elle avance trop lentement. Je veux mettre en place un système qui correspond à ce qu’est le modèle luxembourgeois ou européen, tant d’un point de vue social que fiscal. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai jamais voulu aller sur la piste liber et laisser libre cours au marché. Tous les pays qui ont essayé, ont échoué. Mon idée est la suivante: si le marché n’arrive pas à mettre en place une plateforme digitale qui fonctionne, l’État le fera lui-même et les sociétés de taxis l’utiliseront. Lorsque j’ai rencontré les entreprises concernées, j’ai noté qu’il y avait une certaine nervosité car il y a apparemment des projets en cours. Si le résultat donne satisfaction à tous les points de vue – tant mieux. Sinon, c’est le projet étatique qui sera lancé.
Mobility Life: Cela concerne les taxis uniquement ou également les VTC, donc les voitures de transport avec chauffeur?
François Bausch: Il faut en finir avec les VTC d’un côté et les taxis de l’autre; c’est de toute façon ce que recommande aussi la Commission européenne. Pour de bonnes raisons, car avec la digitalisation, il n’y a plus de différences entre ces secteurs. Il faut vraiment les réunir, mais à condition que chacun soit respecté, notamment au niveau des conditions de travail. Pour le client, cela n’a aucune importance si c’est un taxi qui vient le chercher ou un VTC. Il veut que l’application fonctionne de manière efficace et que la qualité du service soit au rendez-vous. Toutes les firmes devront avoir accès à cette plateforme digitale. Lors des dernières discussions que nous avons eues, nous avons décidé la mise en place des groupes de travail dont nous attendons des résultats concrets d’ici fin de l’année.
Mobility Life: Où en est-on au niveau de l’électrification de notre parc automobile, tant pour la voiture individuelle qu’au niveau des transports en commun?
François Bausch: Plus de 20% des véhicules du réseau RGTR fonctionnent déjà à l’électricité. Le but est d’être à 100% à l’horizon 2030 conformément à notre Plan climat. Je pense qu’on pourra même l’atteindre plus tôt. Pendant longtemps – au Luxembourg comme dans beaucoup de pays- on n’a pas cru qu’on pourrait relever le challenge d’atteindre une part de 50% de véhicules électrifiés dans le parc automobile privé dès 2030. Maintenant, je suis confiant: au cours de la dernière année, nous sommes passés de 2 à 13% au niveau de la vente et de l’immatriculation de voitures 100% électriques. L’offre n’a plus rien à voir avec celle d’il y a deux ans. S’agissant de l’infrastructure, tous les projets que je mène avec le ministre de l’Énergie, Claude Turmes, avancent bien. Cela vaut notamment pour les 88 bornes de recharge ultra-rapide “SuperChargy” qui seront installées d’ici fin 2023 sur 19 sites. Bien que la plupart des gens rechargeront principalement à la maison ou au travail, il nous faut une infrastructure très performante pour que tout le monde ait la sécurité de ne jamais tomber en panne sèche.
Mobility Life: Vous l’avez dit: les gens vont surtout charger à domicile. Hélas, il s’avère que les démarches restent très compliquées dans les immeubles en copropriété, sans parler du problème lié à une puissance électrique parfois insuffisante. Qu’allez-vous faire très concrètement pour régler ce problème?
François Bausch: Il faut changer la législation sur la copropriété. Claude Turmes y travaille avec la ministre de la Justice, Sam Tanson. Au Luxembourg, nous nous trouvons dans une situation intenable. Il vous faut un accord à 100% – tous les copropriétaires doivent être d’accord – sinon c’est fini. Entre 1 et 100%, il y a tout de même de la marge! Il me semble qu’en France, c’est 50% – une majorité doit être d’accord. Nous devons aller dans cette direction et dès qu’on aura changé cela, la situation évoluera. Deuxième point: plus le marché des véhicules électriques se développera, plus l’intérêt des gens ayant des copropriétés augmentera pour faire installer des bornes. Aujourd’hui déjà, des promoteurs intègrent certaines installations -ou pré-installations – dans leurs nouvelles constructions. Nous avons mis en place un système de subventionnement substantiel pour que l’infrastructure suive assez vite. Il y a un autre challenge: l’offre au niveau de l’électricité verte. Aujourd’hui, elle est toujours garantie, mais il en faudra de plus en plus. Nous sommes à la recherche de nouvelles infrastructures et de producteurs d’électricité verte. Avec la crise en Ukraine, de nombreux projets sont en cours; il y a un push énorme derrière tous les investissements. Je crois que là aussi, dans dix ou quinze ans, l’Europe aura beaucoup plus d’autonomie. C’est une crise qui, dans un certain sens, est aussi une chance. Il faut la saisir maintenant!
Mobility Life: En parallèle au tout électrique, on constate que de plus en plus de constructeurs s’intéressent aussi à l’hydrogène, y compris pour alimenter des moteurs à combustion interne. Comment voyez-vous cela?
François Bausch: L’hydrogène est une alternative, mais pas la meilleure pour la voiture individuelle.
Mobility Life: Pourquoi dites-vous cela?
François Bausch: Parce que cela ne donne aucun sens en termes d’efficience. Son faible rendement le rend peu avantageux pour des usages où l’électricité peut déjà se substituer aux énergies fossiles. Le degré d’efficacité énergétique d’un système à hydrogène pour faire avancer une voiture individuelle n’est pas compétitif face à celui d’une batterie. En plus, la question de l’autonomie ne sera bientôt plus un problème. Certains prototypes électriques atteignent plus de 1.000 km – voire 1.200 – avec une seule charge. Ce sont des distances que vous n’atteignez même pas avec votre voiture thermique! Quand vous injectez un litre d’essence dans votre auto, deux tiers de l’énergie partent en chaleur et un tiers seulement arrive aux roues. Avec l’électricité, c’est exactement l’inverse. Il ne faut pas oublier non plus que pour “fabriquer” de l’hydrogène, il y a des étapes très énergivores ainsi que des pertes. L’hydrogène ou le carburant synthétique qu’il permet de produire seront par contre très utiles pour alimenter des engins très lourds sur des longues distances, où les batteries ne sont pas la bonne option: les camions, les avions, les bateaux. Il faudra mettre en place d’énormes installations de production permettant un processus d’électrolyse “vert” utilisant des énergies renouvelables; et au vu des quantités nécessitées par l’aviation et la navigation, il y a fort à parier qu’il n’en restera plus une goutte pour les voitures I Dans l’immédiat, vous avez une alternative très efficace: le 100% électrique. Alors pourquoi faire miroiter aux gens la perspective d’une voiture thermique qu’ils pourront – dans 20 ans peut-être – alimenter par un carburant de synthèse? En plus, l’hydrogène qu’il faudra produire pourrait nous rendre de précieux services dans bien d’autres domaines – pour le chauffage, notamment, car il est possible de transformer les pipelines et gazoducs pour le transporter. Il faut donc faire des choix.
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