Apprendre à se décontaminer de ses émotions toxiques – Metro Belgique

Par ThomasW
Tout au long de votre livre, vous faites un parallèle entre la contagion d’un virus et celle des émotions. En quoi consiste cette fameuse «contagion émotionnelle»?
«La contagion émotionnelle, c’est un transfert d’émotions, qu’elles soient bénéfiques ou toxiques, d’un individu à un autre. Ce transfert se fait extrêmement rapidement. Si deux personnes commencent à discuter, il leur faudra simplement 21 millièmes de seconde pour que leurs corps et leurs émotions se synchronisent. Donc le transfert des émotions, c’est plus rapide que n’importe quel virus. On est tous à un moment soit transmetteur, soit récepteur. Le tout est de savoir: est-ce qu’on est plutôt pourvoyeur d’émotions bénéfiques ou toxiques pour notre entourage?
Comment cela fonctionne concrètement?
«En réalité, le principe est assez basique. Constamment, vous imitez les expressions faciales de votre interlocuteur. Le simple fait d’imiter corporellement, peut-être même le ton de la voix de l’autre, va faire que, de manière quasi magique, vous allez vous-même ressentir son émotion. On est donc systématiquement en effet miroir à s’auto-contaminer, à s’imiter inconsciemment. L’émotion n’est pas faite pour rester chez quelqu’un, elle transite d’une personne à une autre. C’est quelque chose d’assez fugace, une particule systématiquement en mouvement. Et c’est ce qui donne du relief à nos vies. Sans cette dynamique-là, on serait une mécanique froide, sans âme.»

© Samuel Kirszenbaum
Votre livre nous emmène en apesanteur, au cœur des négociations du Raid, dans les bureaux au rythme effréné de Wall Street… On pourrait croire que ce sont des exemples tellement éloignés de nos vies quotidiennes. Et pourtant, on parvient à puiser de nombreux conseils à travers ces cas «extrêmes».
«Cette démarche a un nom un peu «gourouesque»: la tératologie. L’idée est qu’en allant étudier l’anormal, l’extraordinaire, on comprend finalement le normal, l’ordinaire. Je pense que l’on comprend plus sur le genre humain en ayant une discussion avec quelqu’un qui ressemble à Frankenstein qu’avec quelqu’un de totalement psychiquement équilibré! J’aime aller dans ces univers extrêmes parce qu’ils mettent en avant des choses qui sont assez imperceptibles dans notre quotidien. Or, dans ces situations-là, le mécanisme reste le même que dans notre quotidien. Simplement, c’est exacerbé. Et donc en le voyant mieux, on peut plus facilement le décrypter.»
Y a-t-il des émotions qui se propagent plus vite que d’autres?
«Toutes les émotions, à la base, ont un rôle fonctionnel. Mais quelques fois, il y en a certaines qui sont dysfonctionnelles (inadaptées, d’une intensité anormale, porteuses d’incidences sur la santé…). Ce sont celles-ci que j’appelle des émotions négatives. Malheureusement, les émotions négatives se transmettent beaucoup plus rapidement que des émotions dites positives. Et elles s’ancrent bien plus facilement dans votre tête et dans votre corps. Avec, pour certaines, des conséquences pas très folichonnes: hypertension, système immunitaire affaibli, troubles psychosomatiques, troubles du sommeil, troubles alimentaires… qui ont une incidence sur la personne intoxiquée et sur sa manière de se comporter avec les autres. Il faut savoir que neuf angoisses sur dix sont totalement irréelles, fantasmées, construites. Le problème, c’est que même si elles ne sont pas vraies, votre cerveau se fait avoir comme un bleu. C’est extrêmement énergivore.»
Dans votre livre, vous parlez de «hum émotionnel négatif».
«C’est en référence à ce bourdonnement sourd que l’on entend ici et là sur cette petite boule bleue, et que certains catastrophistes ont interprété comme des signes avant-coureurs de la fin des temps. J’ai ramené cette notion à une dimension psychologique. Ce hum émotionnel négatif est synonyme d’un trop-plein de négativité. Aujourd’hui, on est en plein dedans. Il y a un phénomène psychologique issu de ce hum qui peut avoir des conséquences extraordinairement néfastes pour l’humanité. On va peut-être s’entre-déchirer, psychiquement parlant, avant même que tout explose. Et ce livre, qui est un livre d’espoir avant tout, est là pour donner quelques conseils pour rééquilibrer les émotions et amoindrir l’effet de ce hum émotionnel négatif.»
Vous établissez un lien entre «l’obsolescence environnementale programmée» et un «dérèglement émotionnel sans précédent».
«On a une urbanisation qui est grandissante. On a de moins en moins d’espaces verts. Or, ce que constatent beaucoup de chercheurs, c’est que l’environnement, les arbres avec lesquels on est en contact, ont un vrai effet thérapeutique sur l’individu. C’est quasi le même pouvoir que le personnage de John Coffey dans «La Ligne Verte». Il était capable d’évacuer le négatif en une personne, et même de le transformer en positif. Si vous réduisez les espaces verts, vous réduisez ce pouvoir thérapeutique. Cette force gratuite qui permettrait de rééquilibrer les choses. Ce régulateur naturel, on est en train de le maltraiter. En le maltraitant, on se maltraite nous-mêmes. On se prive d’un anxiolytique naturel.»
Quels conseils donneriez-vous pour se prémunir de ce «dérèglement émotionnel»?
«Une autre source majeure de ce dérèglement, c’est la déconnexion avec sa famille. Là, j’ai un message à passer aux grands-parents: faites votre job! Aujourd’hui, avec la modernité de la grand-parentalité, on remarque que l’investissement par rapport aux petits-enfants, il est hyper amoindri. Et c’est un tort. Ce désinvestissement va avoir des effets négatifs et sur les petits-enfants, et sur les grands-parents. Les moments passés avec les grands-parents, c’est une espèce de force de résilience, un album de souvenirs affectifs dans lequel aller puiser quand on fait face à des émotions toxiques. Investir affectivement dans ses petits-enfants, c’est les muscler d’un point de vue psychique, leur permettre d’avoir des sas de décontagion émotionnelle à disposition. Et les grands-parents, quand ils sont dans la dernière ligne droite et qu’ils regardent dans le rétroviseur, ils ont un besoin très fort d’être entourés. Si vous n’avez pas investi affectivement, vos petits-enfants, ils ne vont pas venir vous voir. Et vous avez une décrépitude qui est juste accélérée.»

Vous parlez de «cette génération d’anxieux qui est la nôtre». D’où vient cette anxiété caractéristique de notre génération?
«Il y a une part d’angoisse qui est justifiée. Parce que l’on voit que, économiquement, ce n’est pas la joie. Beaucoup d’économistes annoncent prochainement une nouvelle crise. Des jobs disparaissent, d’autres sont extrêmement bouchés. Il y a une vraie peur de se tromper d’un point de vue professionnel. Quand on regarde devant soi, il y a des raisons objectives d’avoir cette pointe d’angoisse. En même temps, beaucoup d’angoisses, notamment chez les moins de 30 ans, sont totalement fantasmées. Et sont directement liées à l’hyper connectivité. On voit sur les réseaux sociaux le phénomène «FOMO: fear of missing out»: soit «la peur de manquer» une actualité sur le fil, sur la story… Il y a une peur, très forte aujourd’hui, d’être rejeté socialement de sa communauté. Si vous manquez une info, votre cerveau a l’impression qu’il se fait ostraciser. Ce type de peurs, qui sont factices en fait, occupe une grande place dans nos esprits. Elles peuvent devenir permanentes. Et quand ça devient permanent, tout un tas de choses peuvent se loger en vous, avec des conséquences physiques et psychiques.»
Oriane Renette
«La Contagion émotionnelle», de Christophe HAAG, Ed. Albin Michel, 2019. 464 pages, 21.90€

Pour la santé, débranchez !
Pour faire face à ce « hum émotionnel négatif », Christophe Haag est clair « France Gall l’a chanté ! C’est ‘débranche’. Alors, débranche pas totalement, parce qu’il faut vivre avec son temps aussi. Mais pense à débrancher de temps en temps.
Et quand tu débranches, pense à te reconnecter avec la nature. Une balade en forêt, c’est un vrai anxiolytique naturel, un vrai sas de décontagion émotionnelle. On remarque une baisse de la tension artérielle, baisse de la colère, de l’angoisse, une amélioration de la qualité du sommeil… Accordons-nous un peu plus de temps de cerveau disponible à ça, et un peu moins à notre hyperconnectivité », conseille l’auteur.
Scotché en permanence à votre smartphone, vous avez du mal à déconnecter ? Allez-y progressivement. En vacances, « ne rebranchez le smartphone qu’une fois sur deux jours ». « Le smartphone, quand vous l’utilisez trop, il est tout chaud et c’est généralement là qu’il commence à déconner. Notre cerveau, il fonctionne pareil. À un moment donné, il faut juste refroidir la machinerie. Le cerveau a besoin, de temps en temps, d’observer des temps morts. Et ça lui permet de décanter tout un tas de choses ».
« À travers ce smartphone, vous recevez tellement d’informations, vous êtes tellement surstimulés, qu’au bout d’un moment, si vous n’avez pas de temps de repos, vous ne savez plus discerner ce qui est important de ce qui ne l’est pas ».
« Et d’ailleurs, quand vous êtes parent et que vous êtes en vacances, si vous restez collé au smartphone, je vous prédis juste des vacances horribles ! Parce que vos gamins, lorsqu’ils vous voient avec votre smartphone, inconsciemment, ils font l’hypothèse, qui est plutôt juste, que vous avez un degré d’attention qui est assez faible, les concernant. Et donc ils vont vous pourrir la vie. Juste pour récupérer cette attention-là qui est dirigée, non pas vers eux, mais vers cet objet de quelques centimètres carrés. »
Et à côté de cette déconnexion, lisez plus ! conseille C. Haag. « Il y a une décroissance en termes de lecture. Alors que l’on sait que, quand vous lisez, notamment des romans de science-fiction ou des livres psychologiques, vous développez votre compréhension des autres, vous boostez votre empathie. Ça augmente la qualité des relations sociales. Quand on parle de bibliothérapie, c’est une réalité neurologique ».
La recette pour des vacances zen et heureuses n’est donc pas compliquée. Laissez le smartphone de côté, recentrez-vous sur vos enfants et plongez-vous dans un bon bouquin !

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La contagion toxique dans le couple, inévitable, mais gérable
« La contagieuse « amireuse », celle qui concerne les amoureux mais aussi les amis proches, est amplifiée, voire exacerbée. Dans le cas du couple, la contagion est même inévitable, qu’elle soit bénéfique ou toxique », assure Christophe Haag. Si elle est inévitable, comment ne pas s’intoxiquer face à un partenaire qui est systématiquement en train de vous mitrailler d’émotions négatives ? « Ce qu’explique Moïra Mikolajczak, [docteur en psychologie à l’UCL, NDLR] dans le livre, c’est qu’il faut déjà faire le distinguo entre sa colère, sa peine, ses états d’âme, et finalement ce que l’on ressent, nous. L’idée, ensuite, c’est d’être en écoute. Très peu de gens sont capables d’une vraie écoute active. Mais le simple fait d’écouter permet déjà de désamorcer beaucoup de choses. Il ne faut pas s’improviser solutionneur, parce que vous risquez de passer à côté du message que vous livre l’autre ».
En résumé : écoute l’autre et sois conscient que son émotion n’est pas ton émotion. « Et je dirai même : tu n’es pas l’émotion que tu ressens ! » ajoute le chercheur. « Beaucoup de gens se pensent prisonniers de l’émotion qu’ils ressentent. Mais l’émotion n’est pas votre caractéristique de personnalité. Vous n’êtes pas ça ».
« On est quand même, en Europe, les cancres en termes de diagnostic et de check-up émotionnel. On a énormément de difficultés à mettre un nom sur ce que l’on ressent précisément. » C’est pourquoi Christophe Haag et sa collègue belge ont développé une application, Dr Mood, qui vous permet de diagnostiquer vos émotions. « Et ça, c’est toujours la première étape. Savoir précisément ce que l’on ressent, ce que l’autre ressent, c’est déjà une partie du problème qui est solutionné ».

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